Féminisme : le mot qui fâche ?

18 Mar 2025

Féminisme : un terme péjoratif lors son apparition

Lors de son apparition, « féminisme » est clairement un terme péjoratif. En 1871, le néologisme « féminisme » est utilisé en médecine pour désigner les hommes tuberculeux qui développent des traits corporels jugés féminins. En 1872, Alexandre Dumas fils utilise le terme « féministe » de façon péjorative pour désigner les hommes qui soutiennent les droits des femmes. C’est donc d’abord un terme qui souligne le manque de virilité de certains hommes, dont le comportement se rapproche de celui des femmes.

Retournement de l’usage

C’est la suffragiste Hubertine Auclert, militante pour le droit de vote des femmes, qui utilise en 1892 le mot « féministe », au sens de lutte pour la condition féminine. Le terme va être popularisé avec cette signification d’abord par la presse, en particulier après le deuxième Congrès féministe international de Paris de 1896 et son usage va se diffuser.

Aujourd’hui le terme garde son ambivalence : associé à une lutte, il peut être revendiqué, mais il peut aussi rejeté par certaines femmes pour plusieurs raisons.

Pourquoi certaines femmes refusent de se dire féministes

Le féminisme, en tant que mouvement politique, social et culturel, vise à promouvoir l’égalité entre les femmes et les hommes et à combattre les discriminations systémiques¹ dont les femmes sont victimes. Il a toujours été traversé par différents courants, qui parfois convergent dans leurs objectifs (mais pas toujours) et divergent par les moyens d’action. Pourtant, malgré les avancées indéniables obtenues grâce à ce mouvement, certaines femmes, parfois même celles qui bénéficient directement de ces luttes, choisissent de ne pas se dire féministes. Ce refus peut sembler paradoxal. Pourquoi rejeter une étiquette qui milite pour ses droits ? La réponse est aussi complexe que plurielle. Elle touche à l’histoire du féminisme, à sa perception médiatique, aux tensions identitaires, et au contexte socioculturel dans lequel les femmes évoluent.

Le poids des stéréotypes associés au féminisme

Pour beaucoup, le mot « féminisme » évoque encore des images négatives : celles de femmes en colère, agressives, détestant les hommes, voire voulant prendre le pouvoir sur eux plutôt que de rechercher l’égalité. Ces stéréotypes ont été savamment entretenus par certains discours conservateurs, antiféministes voire masculinistes, qui ont caricaturé les revendications féministes pour mieux les décrédibiliser.

Dans les médias traditionnels ou sur les réseaux sociaux, des figures féministes sont souvent tournées en dérision ou présentées comme extrêmes, car elles ne respectent pas les normes de genre qui pèsent sur les femmes. C’est d’autant plus facile que dans les stéréotypes, la femme est censée savoir gérer ses émotions, apaiser les tensions et ne doit pas exprimer d’émotions violentes comme la colère.

Certaines femmes, désireuses d’éviter d’être associées à cette image réductrice, refusent donc de se revendiquer féministes, bien qu’elles adhèrent à plusieurs idées du mouvement.

Une méconnaissance du féminisme « réel »

Nombreuses sont les femmes qui associent le féminisme uniquement à certains combats historiques ou à des revendications qu’elles estiment dépassées. Elles considèrent que l’égalité dans tous les domaines est déjà acquise, qu’elles n’ont jamais été personnellement discriminées, ou que les femmes ont désormais les mêmes droits que les hommes. Dans cette logique, se dire féministe serait anachronique, voire inutile.

Ce raisonnement traduit souvent une méconnaissance du féminisme contemporain, qui ne se limite pas aux combats pour le droit de vote ou à l’accès au travail, mais englobe aussi des luttes actuelles : contre les violences conjugales, le sexisme au travail, l’invisibilisation des femmes dans les médias, la faible représentation des femmes en politique ou encore les inégalités économiques persistantes.

Le féminisme perçu comme excluant

Un autre point de friction vient du fait que certains courants féministes ont longtemps mis en avant une expérience blanche, occidentale, hétérosexuelle et de classe moyenne. Cette représentation dominante a pu invisibiliser les vécus des femmes perçues comme non-blanches, queer, trans, musulmanes, ou issues des classes populaires.

Ainsi, certaines femmes se sentent exclues d’un féminisme qu’elles perçoivent comme élitiste ou incapable de prendre en compte la complexité de leur identité. C’est notamment le cas de nombreuses femmes issues de l’immigration ou de traditions religieuses, qui ont parfois été confrontées à un féminisme perçu comme jugeant leur culture ou leur foi.

Ces critiques ont d’ailleurs donné naissance à des courants comme le féminisme intersectionnel, qui cherche à croiser les oppressions liées au genre, à la race, à la classe, à la sexualité ou encore à l’âge. Mais ce type de féminisme reste encore minoritaire dans l’espace médiatique.

L’inconfort avec la dimension politique

Se dire féministe implique une certaine prise de position, un engagement dans un combat politique, au sens large du terme. Pour certaines femmes, cela suppose de s’identifier à une cause qui peut déranger, qui remet en question l’ordre établi, et qui peut susciter des conflits dans la sphère privée ou professionnelle, en particulier avec les hommes. Par peur des représailles, par désir d’être acceptées, ou simplement pour éviter les débats, elles préfèrent s’abstenir d’adopter une étiquette militante.

De plus, dans des sociétés valorisant l’individualisme et la méritocratie, certaines femmes préfèrent attribuer leurs réussites à leurs efforts personnels plutôt qu’à des luttes collectives. Se revendiquer féministe reviendrait, dans cette logique, à admettre que l’inégalité existe encore, ce qui contredit leur propre narration de l’ascension sociale.

Le féminisme vu comme « anti-hommes »

Une idée tenace associe le féminisme à une haine des hommes. Cette idée fausse, souvent relayée dans des discours anti-féministes, contribue à éloigner certaines femmes du terme.

Dans des contextes où la séduction, la valorisation des relations amoureuses ou la recherche de stabilité conjugale sont valorisées, il peut être mal vu de s’afficher comme féministe. Certaines femmes craignent que ce terme soit perçu comme incompatible avec l’amour hétérosexuel, comme s’il fallait choisir entre être féministe ou être « aimable » au sens traditionnel. Ce rejet est encore plus fort dans les milieux où les normes genrées restent rigides et où les rôles traditionnels sont fortement valorisés. Là, se dire féministe, c’est parfois risquer l’isolement social.

Une stratégie d’adaptation au système

Enfin, il ne faut pas négliger le fait que certaines femmes refusent de se dire féministes parce qu’elles ont appris à tirer parti, consciemment ou non, de certaines inégalités. Elles s’accommodent d’un système patriarcal en jouant avec ses règles, en utilisant les attentes genrées à leur avantage, par exemple en valorisant leur apparence ou en se conformant à des stéréotypes féminins attendus.

Cela ne signifie pas forcément une adhésion consciente au patriarcat, mais plutôt une stratégie de survie ou d’opportunisme dans un monde où la conformité peut parfois offrir des avantages. Dans ce cadre, revendiquer le féminisme pourrait apparaître comme une remise en cause de cette stratégie.

 

Le refus de certaines femmes de se dire féministes ne signifie pas nécessairement un rejet des principes d’égalité ou de justice. Il témoigne souvent d’une tension entre le fond des idées féministes et la forme que prend leur représentation publique. Cela révèle aussi les limites d’un mot chargé d’histoire, parfois mal compris, parfois mal transmis. Si le féminisme veut continuer à rassembler, il doit s’ouvrir à la pluralité des vécus féminins, reconnaître ses angles morts, et continuer à expliquer, à écouter et à se renouveler.

¹Discrimination systémique : ensemble des modèles de comportement, des politiques ou des pratiques qui font partie intégrante des structures d’une organisation et qui créent ou perpétuent un désavantage pour une catégorie de personnes (ici les femmes).

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